The United Church of Canada/L'Église Unie du CanadaJanvier 2005
Déchirantes, délirantes la réalité et les images de près de 200,000 personnes d'Asie emportées par le Tsunami. Des milliers de drames, et aussi des survivantes sonnées, souvent blessées et ayant perdus familles et proches. Yeux égarés, mangés par la Nuit... Mais aussi, des vies épargnées, défiant la compréhension; tel ce bébé retrouvé flottant en mer sur un matelas, ou cette femme dérivant à 95km de son village, accrochée à un billot, ou encore ce pêcheur enseveli sous son bateau retrouvé après une semaine... Mon Dieu...
Au fait, oui, Mon Dieu, quoi, qui?
Coup de poing sur la foi, du moins sur une vision positiviste du monde, sur la Providence... Pourquoi, pourquoi... Je crains que nous ne trouvions de résolution face à ces questions, mais qu'il nous faille continuer de vivre avec, depuis la nuit des temps, et surtout, creuser davantage... à mieux vivre.
Après Potosi, Hiroshima, Auschwitz, le Rwanda et tous les avatars génocidaires, écartons deux prétentions en faillite--du moins pour beaucoup d'entre nous: une vision occidentale réductrice, le scientisme, et son rationalisme boulimique de contrôle des phénomènes et d'explication d'un monde fermé, et une foi en un type de Dieu arbitraire, capricieux, qui contrôlerait toute vie et en assignerait le destin certaines seraient marquées pour vivre et d'autre pour mourir. Deux visions apparemment contraires mais en fait complémentaires, basées sur une même idéologie et une philosophie de contrôle et de l'illusion de la maîtrise de la vie et de la réalité, qu'elle soit divine ou technologique. Trouver une voie entre ces deux pôles.
Nous vivons, et devons apprendre à vivre avec respect, dans une Création vivante, organique, interreliée, interdépendante, en constante évolution et transformation... Dieu même, auteure, source et dynamique de vie, partie prenante de cette odyssée, se déploie, se transforme et est en devenir. C'est un constant accouchement d'un Univers ouvert, où se mêlent promesse et souffrance et où, en dépit de tout, émerge et passe la Vie, dans sa fragilité, sa radiance, sa résilience. Les prophètes, les théologies de la libération, du Processus, sans compter les approches féministes et le Christ lui-même, pointent dans cette direction... Mais nous, nous semblons encore rester coincés dans le monde d'Aristote et d'un Dieu fixe, immuable, statique, fossilisé et contrôleur qui ne colle plus à tout ce que nous sentons, vivons, expérimentons, savons... une Création vivante, fragile et en devenir, interreliée, ô combien, dans la vie comme dans la mort...
Notre belle planète bleue, jadis escarbille de feu d'un soleil, s'est refroidie peu à peu jusqu'à rendre possible la Vie et ses multiples formes, accrochée à ses flancs. Accouchement aux probabilités improbables ce qu'on appellerait la grâce? Dans ce processus, ces secouements cataclysmiques de continents, d'océans et de climats, des espèces sont apparues et disparues... tels les dinosaures chers à nos phantasmes, réputés les blindés indestructibles du règne animal. Le déplacement des plaques tectoniques causant ce mortel tsunami est de cet ordre, et notre Mère Terre comme la nomment les Autochtones, continuera de respirer, de se secouer les flancs et les entrailles tant qu'elle aura vie. C'est de l'ordre de la vie de la Création... Nous avons à apprendre à respecter et à nous adapter à cette «respiration».
Quant à nous, espèce humaine, il nous appartient, dans la grande marge de manoeuvre que nous donne notre conscience, nos valeurs , nos sagesses , nos outils et nos sciences, de vivre et de nous adapter avec respect dans cette Planète et de tout mettre en ouvre, non seulement pour ne pas nuire, mais afin de servir et protéger la Vie, celle de la Création comme celles des Peuples, indissociablement liés--c'est notre tâche, notre vocation devant Dieu. Tue la Création, et c'est la fin de l'Humanité, décime l'Humanité et ainsi détruis la Création... que ce soit par le nucléaire, la pollution ou la destruction de l'ozone. En d'autres mots, l'acceptation de l'ordre de la Création requiert aussi une éthique--et une spiritualité--du respect et de la responsabilité - tant de l'humanité que de la terre.
Et voilà où le bât blesse.
Le tsunami a déferlé, et, sans doute, il y en aura d'autres. Ce n'est pas tant les soubresauts de la Planète qui alarment, mais l'accélération des déséquilibres par une humanité encore immature, trop vouée au profit exploiteur, au pouvoir guerrier et à la domination de la terre et des autres. Que révèle le tsunami? Des tas de déséquilibres et d'injustices qui ne font que multiplier le désastre. Dans des régions pauvres, l'absence de moyens, ici, de sondes océaniques qui auraient pu avertir et sauver des milliers de vies, l'explosion de populations (avec sa carence de santé, de logements adéquats, d'éducation) forcées à se réfugier sur des terres que l'on sait exposées (flancs de volcans, couloirs d'avalanches, bord de mer exposés, sols instables etc.), la concentration des terres en peu de mains et l'éviction des masses, la construction effrénée de logements de luxe et autres centres touristiques pour des gains à court terme dans des secteurs à hauts risques, et puis aussi l'impact du réchauffement des climats dû à la destruction des couches d'ozones par des modes de vies et des industries aveugles et sans perspectives d'avenir etc. En somme une intensification des déséquilibres: augmentation de la pauvreté et de l'injustice et surexploitation de la Planète... C'est à ce double et indissociable défi qu'il nous faut répondre, et il nous faut y entendre la voix même du Dieu Vivant, dans le cri de la Création et de l'Humain.
Mais il y a aussi le Tsunami de la compassion et de la solidarité. Un immédiat élan de fond, sans précédent dit-on, qui a soulevé les peuples et les gens, et surpris les gouvernements qui ont été contraints de prendre des poses de bienfaiteur. Le tsunami a révélé une nouvelle conscience planétaire qui s'est lentement tissée au cours des dernières décennies, aigues chez les jeunes, capable de s'identifier comme Famille Humaine au sort de personnes différentes à l'autre bout du globe pour s'en approcher. Je me souviens de mon dernier cours d'éthique théologique dans les années 60. «Le grand défi dans un monde où nous sommes tous liés, c'est de passer de l'amour du prochain immédiat (famille, tribu, peuple) à l'amour du prochain lointain et qu'il deviennent pour nous aussi proche, réel, pour que nous nous y identifions et agissions. La Création de Dieu est une, tout comme la Famille Humaine »... Je crois que ce Tsunami a permis de révéler le chemin parcouru. Ce tsunami de la compassion et de la solidarité, qu'il faut encore canaliser, nourrir, soutenir, est la vague de l'Espérance pour travailler à guérir les blessures de notre Planète et les injustices de notre Humanité.
Dieu n'est-elle pas la sage femme de cet enfantement douloureux et prometteur ?
Pierre Goldberger